Un chantier du Club : Réhabiliter le politique
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Rénover la démocratie
Chriptophe Deltombe ,
Membre du Club Citoyens
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LA POLITIQUE est aujourd'hui objet de
désenchantement. Le discours politique trop longtemps utilisé pour
mobiliser des électeurs et non des citoyens a perdu de sa crédibilité
et la disparition des grands schémas de représentation du monde en même
temps que l'effondrement du bloc de l'est a désorienté.
La politique connaît une crise polymorphe : elle est
d'abords victime du consensus dont bénéficie la démocratie représentative
aujourd'hui. Ce qui n'est plus objet de conquête perd de sa valeur.
Ensuite l'action politique semble marquée du sceau de
l'impuissance et réduite à la portion congrue face aux lois économiques
et à l'interdépendance des États. Les échanges économiques sont
placés sous le signe de la loi inéluctable du libéralisme économique,
et toute contestation de cette loi est taxée d'obscurantisme. La
question du choix du système économique n'est plus un objet de débat
politique.
L'espace politique n'est pas plus objet d'étude ou
d'innovation pour les partis politiques qui se satisfont du minimum électoral.
Et la politique est d'ailleurs considérée comme la propriété privée
de professionnels qui l'ont parfois malmenée pour des raisons électoralistes,
voire affairistes, et qui ne semblent pas pressés d'en moderniser les règles,
sauf lorsqu'elles peuvent modifier les résultats des scrutins.
Un phénomène nouveau est apparu par la judiciarisation
de la vie sociale. Le recours beaucoup plus fréquent à la justice pour
régler les conflits individuels et collectifs et la recherche presque
systématique des responsabilités sur le plan pénal, semble signifier
que la politique n'a plus la capacité d'apporter les réponses au mal
vivre en société et abandonne le terrain à la justice, laquelle
remplit cet espace laissé vide.
Autre phénomène de société très étudié, la " modernité "
a engendré un individu dégagé des contraintes sociales
traditionnelles et donc en principe libre et apte à décider de son
propre mode de vie. Mais c'est un individu de plus en plus seul, bien
souvent laissé pour compte des solidarités traditionnelles, et qui,
lorsqu'il rencontre l'échec, peut très vite connaître l'extrême
marginalité.
De plus cette liberté et cette aptitude à décider de
son mode de vie suppose d'en avoir les moyens économiques. Là se
trouve le seul enjeu apparent, mais aussi la véritable ségrégation.
L'exclusion économique entraîne l'exclusion politique et la négation
de la citoyenneté. Cette question de l'exclusion est devenue centrale
dans le débat politique. La grande difficulté à mettre en place des
politiques destinées à la réduire et l'échec de ces politique ont
gravement porté atteinte au crédit de la classe politique.
Mais désenchantement n'est pas désintérêt. Il y a
peut-être dans cette crise les ferments d'une ré-appropriation de la
politique par les citoyens. Les grands systèmes de référence idéologiques
semblent appartenir au passé : ils ont laissé la place à un ensemble
de principes et valeurs éthiques. C'est un pou comme si la politique se
trouvait réduite à l'éthique, ce qui constitue un recul grave du
politique. Néanmoins, en l'état de la réflexion politique en France
c'est peut-être à partir de ces principes et valeurs qu'une réhabilitation
de la politique est possible. Ces principes sont à dégager en fonction
des urgences de la société actuelle.
Ainsi, si l'émancipation des individus reste un objectif
majeur et définitif de l'action politique, elle doit commencer
aujourd'hui par la lutte contre l'isolement et la désocialisation.
C'est par la citoyenneté, qui ne doit pas se réduire au seul droit de
vote, qu'une réponse peut être apportée à cet isolement par
l'exigence qu'elle suppose de permettre à chacun de participer à la définition
de l'intérêt collectif Et il doit s'agir aussi bien du citoyen
habitant, du citoyen contribuable, du citoyen consommateur ou usager,
etc., ce qui suppose de définir les espaces d'intervention possible du
citoyen et les règles de participation de chacun à la décision au
sein de ces espaces.
La démocratie suit le sort de la politique : elle est
objet de désenchantement parce qu'elle semble impuissante à répondre
aux maux d'une société d'exclusion. Or la démocratie dépend de
l'unité du corps social et de sa capacité à la mettre en œuvre. La démocratie
n'est pas un état naturel, elle va même à l'encontre de la nature.
Elle est de l'ordre de la culture, suppose une éducation constante aux
valeurs qui la sous-tendent (sens élevé du bien, de la vérité, de la
justice, refus de la violence, souci de la liberté dans une
subordination à l'intérêt général, reconnaissance du caractère
raisonnable de l'homme ... ), et ne se confond en aucune manière à la
pluralité organisée ou à la seule recherche du compromis.
La démocratie exige une réinvention permanente, chaque
génération ayant à trouver ses principes de légitimité. La démocratie
participative est certainement ce qu'il convient aujourd'hui de faire
advenir en prolongement de l'importante activité de la société
civile.
Il est certain que les sociétés civile et politique
sont excessivement cloisonnées et que l'irrigation de la classe
politique passe malheureusement plus par l'opinion médiatique que par
l'action de pression des mouvements associatifs. Et ce n'est pas
remettre en cause les grands principes républicains que de valoriser la
société civile dans sa double fonction d'intégration et d'expression
politique au besoin en passant par la voie communautaire.
La démocratie doit être mise en œuvre dans les cadres
habituels de vie et de travail. Le spectacle désolant de certaines
banlieues montre l'urgence de cette idée au-delà des nombreux autres
problèmes posés. Quant à l'entreprise, les plans sociaux, les délocalisations,
le dumping fiscal au sein de l'Europe montrent l'importance d'un
syndicalisme européen. L'appropriation de la politique par les citoyens
passe par un renforcement de leur capacité d'interpellation des élus
et une intervention plus efficace dans le débat politique. Cette
appropriation commence par l'éducation, et donc l'école. Lieu de
socialisation qui va au-delà de l'apprentissage, l'école doit aussi
permettre de résoudre les conflits en tous genres, la violence,
l'exclusion et même l'échec par une volonté de faciliter la prise en
charge des problèmes par les élèves eux-mêmes. Cela suppose des
moyens en personnel et une volonté d'avancer dans cette voie. Cela
suppose également de permettre l'expression des intéressés plutôt
que d'appliquer la solution de ceux qui savent.
Cela se poursuit par la multiplication des expériences
d'actions collectives vers les isolés, les exclus, non pas seulement
pour les assister, les secourir mais pour leur rendre une place
d'acteurs dans la société. Le repas de secours est nécessaire, il
doit avoir son prolongement dans des milieux d'aide à la recherche d'un
emploi et dans les cas les plus difficiles dans des communautés de vie
et de travail... et c'est ce genre d'actions que la société civile
doit initier et faire reconnaître ensuite par les pouvoirs publics.
Cela passe encore par l'action sur les opinions publiques
afin de boycotter des produits "éthiquement incorrects",
de créer des codes de bonne conduite, des labels sociaux d'entreprises
fondés sur la santé, la sécurité, l'âge, la ségrégation des
travailleurs. Il faut inventer des moyens nouveaux d'action politique
inspirés du lobbying pratiqué par les grandes organisations
humanitaires, afin de poser sur les choix politiques de nos gouvernants.
Les campagnes d'opinion sont aujourd'hui le moyen le plus efficace pour
forcer des gouvernants à des choix politiques respectant les principes
éthiques universels plutôt qu'à des compromis et la préservation
d'intérêts immédiats.
Réhabiliter la politique passe donc par l'appropriation
par les citoyens de la démocratie et sa déclinaison dans des domaines
où elle n'avait pas vocation à être considérée comme un mode opératoire,
mais elle suppose vigilance et intransigeance dans le respect de ses
principes et des valeurs qui la fondent faute de quoi elle devient vulnérable
à tous les autoritarismes, à toutes les dérives identitaires et à
tous les fanatismes.
Chriptophe Deltombe
Membre du Club Citoyens