Les Sectes
avec Danièle Hervieu-Léger, sociologue des religions, directeur de recherches au CNRS.
Le lundi 2 décembre 1996

LE DÉBAT PUBLIC SUR LES SECTES a
pris, en France, un tour si passionnel qu'il est difficile d'en traiter calmement, en
objectivant, autant qu'il est possible, le phénomène. Pour certains, parler des sectes,
comme d'un phénomène " religieux " est déjà le signe d'une neutralité
douteuse. Pour d'autre, les sectes -en tant qu'elles sont une dérive du religieux- sont
supposées révéler, sous une forme pathologique, la vérité profonde de phénomènes
religieux en tant que tels... les vieilles passions antireligieuses des uns et la défense
de la religion authentique des autres se combinent de façon explosive avec le souci des
politiques, l'incertitude des juristes, la panique des familles et le goût des médias
pour l'étrange et l'exotique...
La première exigence, dans ce contexte, est d'abord d'identifier de quoi on parle
quand on parle de secte. Le langage commun utilise ce terme de façon stigmatisante : une
secte est un groupement totalitaire, qui manipule ses adeptes, les dépossède de leur
autonomie et leur extorque de l'argent. Parler des sectes, c'est se demander dès lors
comment éradiquer le phénomène. Pour le sociologue des phénomènes religieux, la secte
n'est rien d'autre qu'un type particulier de groupement religieux, présent tout au long
de l'histoire, et dont la caractéristique principale -par rapport à l'église, qui est
un autre type de groupement religieux- est de mettre l'accent sur le caractère personnel
de l'engagement des membres et sur son caractère intensif
Le sociologue allemand Ernst 7roeltsch, étudiant les groupes issus de la réforme
radicale du XVII/XVII, siècles, a mis au point une caractérisation précise de trois
formes typiques de groupements religieux : l'église, la secte et le réseau mystique.
La secte, qui valorise le petit nombre, insiste sur le caractère volontaire de la
participation des membres. On entre dans la secte par choix personnel, et la secte est un
rassemblement de convertis, dont la sainteté dépend de la pureté de chacun de ses
membres. Ceux-ci entretiennent entre eux des rapports d'égalité, et il n'existe pas, en
principe, de spécialisation ministérielle au sein du groupe. L'église, au contraire,
travaille en extension. Elle vise à englober toute la société, et elle offre à ses
membres des modes de participation différenciés : une éthique radicale pour un petit
nombre de virtuoses religieux (les moines) et une éthique moyenne pour les simple
fidèles qui vivent dans le monde. Organisée de façon hiérarchique, elle est
administrée par des ministres spécialisés. C'est l'institution elle-même qui est
sainte, et cette sainteté ne dépend pas de la pureté individuelle de chacun des
membres. Enfin, l'église passe des compromis avec la politique et la culture de son
temps, alors que la secte se situe dans une situation d'extériorité par rapport au
monde.
Cette définition technique de la secte nous mène fort loin des nouveaux groupes
religieux caractérisés comme des " sectes "...
Cependant, elle nous apprend quelque chose d'extrêmement important sur le rapport que
ces groupes, qui opposent au monde tel qu'il est la radicalité de leurs principes
religieux, ont entretenu avec la modernité. Alors même qu'ils développaient une
protestation souvent virulente contre la société de leurs temps (cf. les sectes
religieuses à l'origine de la Révolution anglaise), ils ont été des
" inventeurs " de certains des traits de notre modernité, en mettant
en avant le choix personnel des individus, l'égalitarisme communautaire et l'autonomie
des sujets croyants (contre la contrainte institutionnelle et hiérarchique à
I'uvre dans les églises).
Cette référence historique conduit à essayer d'analyser de façon plus précise le
rapport que les nouveaux groupes religieux entretiennent avec la modernité : rapport de
protestation d'un côté (remise en question de l'atomisation des relations sociales, du
rapport prédateur que nos sociétés productivistes entretiennent avec la nature, de la
conception étriquée de la guérison que la médecine technicienne met en uvre,
etc.); rapport d'attestation de l'autre, dans la mesure où ces groupes qui mettent en
avant l'individu et l'authenticité personnelle de sa recherche spirituelle
" poussent à la limite " certaines tendances propres à la culture
moderne de l'individu.
Selon la manière dont s'articulent et se combinent la dimension de la critique
antimoderne et la dimension de l'individualisme moderne dans les nouveaux groupes
religieux (nés, il faut s'en souvenir, dans la mouvance de la contre-culture
anti-institutionnelle des années 70), on peut distinguer trois ensembles de groupes :
- les spiritualisants, dont l'objectif principal est l'auto accomplissement, la
réalisation de soi et l'exploration de nouvelles voies de pacification intérieure, et
qui brassent de façon très libre des éléments empruntés aux diverses traditions
religieuses occidentales et orientales, aussi bien qu'à la psychologie ou à la
psychanalyse (ex. la nébuleuse du New Age).
- Les conversionnistes, qui mettent l'accent sur l'expérience de la conversion et le
changement radical qu'elle introduit dans la vie de croyants régénérés. " J'ai
rencontré la vérité et tout à changé pour moi '. Ces mouvements se développent à
grande vitesse à la marge et à l'intérieur des grandes églises, catholique
(charismatiques) et protestantes (néo-pentecôtistes). Les Mormons ou les Témoins de
Jéhovah relèvent également de ce type.
- Les utopistes qui se donnent comme objectif de faire émerger un monde nouveau. Dans
cet ensemble, on distingue deux tendances : les restitutionnistes, qui rêvent de
restaurer un monde en ordre passé, et les prospectivistes, qui cherchent à inventer un
monde alternatif Ces deniers étaient très nombreux dans la mouvance de la nouvelle
culture spirituelle des années 70. Les premiers dominent aujourd'hui (autour de la
revendication écologique, notamment).
Tous ces mouvements on un point commun, qui est " la passion de
l'un " : le rêve de (re)trouver dans un monde où règne la spécialisation
fonctionnelle et la fragmentation des relations sociales un principe de (re)totalisation
de l'existence individuelle et collective.
Les premiers projettent cette retotalisation à partir de l'individu; les seconds, à
partir de la communauté; les derniers, à partir de la société. Ce rêve de
totalisation est l'envers, en quelque sorte, du processus d'émiettement des grands codes
du sens qui caractérise les sociétés modernes. Produits de la modernité, les nouveaux
groupes religieux sont aussi le révélateur de ses angoisses et de ses aspirations.
Certains d'entre eux (ces sectes qui affolent) en sont même le symptôme, au sens
clinique du terme.
Discussion
Comment situer l'Islam par rapport à ces mouvements? L'Islam est ressenti par les
enfants ou petits-enfants d'immigrés comme un moyen de retrouver une identité. L'Islam
n'est pas une secte. En devenant islamistes, les jeunes des banlieues ne se
" réidentifient " pas. L'identification par l'Islam n'a jamais été
la leur. L'Islam n'est pas leur culture d'origine. Ils ne réinvestissent pas la tradition
pour lutter contre la modernité. Au contraire la démarche semble être paradoxalement
moderne. Le voile des filles est un moyen d'être reconnu comme individu plus qu'un retour
à une tradition.
Une législation touchant les sectes, visant à éviter les manipulations, les abus et
les délits est-elle souhaitable et possible ? L'obscurantisme du débat publie rend toute
tentative de légiférer impossible. Les critères posés par la commission parlementaire
instituée aboutiraient à interdire les cisterciens, la trappe ou les carmels. Il faut
respecter le droit à la radicalité religieuse. Les lois en vigueur sont suffisantes pour
lutter contre les délits liés aux sectes.
Comment décider d'attribuer ou non des subventions à des associations qui se
révéleraient être des sectes délictueuses dans leur action et dangereuses pour leurs
adeptes ? Il n'y a pas de règle, ni de critère unique permettant d'identifier les
groupes dangereux. Le croisement de plusieurs phénomènes amène à émettre des doutes
sur la nature de certains groupes.
Notes personnelles
de l'intervenante